Editorial Cap Digital

Fortement affecté par le numérique il y a près de quinze ans, le secteur de la musique est souvent décrit comme un laboratoire pour les autres industries culturelles. Au tournant des années 2000, l’industrie musicale, dont les revenus battaient régulièrement des records, est brutalement touchée par ce qu’il est coutume désormais d’appeler une « disruption ». Le disque, qui a représenté jusqu’à 95 % des revenus de la musique enregistrée, a dû faire face à un format numérique -le MP3- et un device – l’iPod- très innovants. Leur adoption rapide a été portée par l’apparition d’offres internet illimitées ainsi que des vitesses de connexion permettant un partage décentralisé de fichiers musicaux en peer-to-peer.

Cette rupture peut être analysée à travers trois évolutions majeures : une destruction de valeur massive et rapide, le secteur de la musique enregistré perdant environ la moitié de son chiffre d’affaires en l’espace d’une décennie ; une concentration des grands acteurs capturant l’essentiel de la valeur, de la production avec l’avènement d’un marché mondial constitué de trois grandes majors, à la distribution avec l’hégémonie de la plateforme iTunes d’Apple ; une difficulté à récréer de la valeur, en particulier pour les petits acteurs, dans un univers où la musique est en accès gratuit. Certains parviennent cependant à tirer leur épingle du jeu dans cet environnement en mutation, notamment en France avec l’émergence d’acteurs tels que Deezer (streaming) ou Believe Digital (label digital leader européen).

Au-delà de cette rupture profonde, la musique illustre également la difficulté des acteurs traditionnels d’un secteur à s’adapter pour survivre. Dans un article intitulé The Music Industry and the Internet, A Decade of Disruptive and Uncon-trolled Sectoral Change (2011), Ulrich Dolata de l’Université de Stuttgart relevait cinq points qui expliquent la faible capacité d’adaptation des acteurs traditionnels : le conservatisme, la difficulté à remettre en cause des processus de productions complexes et à anticiper les ruptures technologiques, la structure oligopolistique du secteur ou encore l’organisation verticale et hiérarchique de ces acteurs historiques.

Le marché de la musique japonais constitue à ce titre l’exemple extrême de la difficulté qu’a eue l’industrie musicale à faire émerger une offre numérique légale attractive, comme le montre un article de Sophian Fanen (Libération). Les maisons de disques japonaises ont ainsi tenté de préserver les ventes et le modèle du disque sur le marché local grâce notamment à une offre foisonnante de Korean et Japan Pop très populaire chez les adolescents, mais aussi et surtout à travers un refus de négocier les droits d’accès à leurs catalogues avec des acteurs tels que Sony, Apple (iTunes), Rhapsody ou Spotify. Le retard accumulé dans le numérique se traduit aujourd’hui par une forte baisse du marché de la musique au Japon ( -16,7 % en 2013), les consommateurs se détournant du CD au profit de Youtube, tandis qu’en France et dans le reste du monde l’enjeu demeure celui d’enrayer la baisse du chiffre d’affaires.

Les technologies et les usages dans la musique continuent d’évoluer rapidement. Bien que composé d’autant de marchés qu’il existe de pays, le marché global de la musique est marqué par trois grandes tendances que le chercheur et spécialiste des médias Frédéric Martel a relevé dans son dernier ouvrage intitulé Smart (2014) : la radio numérique, modèle gratuit mais peu rémunérateur ; le téléchargement payant avec iTunes comme fer de lance, dont la croissance se stabilise mais toujours source de revenus importants ; et enfin l’abonnement à des plateformes de streaming sur lequel l’industrie fonde de grands espoirs mais qui doit encore confirmer son potentiel (lire notre cadrage p. 14).

« Les technologies et les usages dans la musique continuent d’évoluer rapidement »

Au-delà de ces grandes évolutions, on constate l’émergence d’un écosystème de start-up dynamique, pure players du digital qui cherchent à se réintermédier à certains endroits de la chaîne de valeur ou qui, au contraire, contribuent au vaste mouvement de désintermédiation propre à internet. Des petites entreprises développent des technologies très innovantes dans les domaines essentiels de la recommandation, des données ou de la qualité sonore, et sont en lien étroit avec la recherche académique quand elles n’en sont pas l’émanation directe.

Les problématiques entourant la musique sont vastes et souvent complexes : nous avons dû faire des choix éditoriaux importants pour réaliser cette lettre de veille prospective n°22. Cette nouvelle publication se concentre particulièrement sur les aspects de marché ainsi que la dimension technologique de la musique enregistrée. Notre approche nous a permis d’analyser les enjeux de filière puis de marché, avant d’esquisser les nouvelles manières de vivre la musique. Cette lettre fait néanmoins transparaître de nombreuses problématiques qui traversent le secteur de la musique : qu’elles soient liées à la transformation des métiers de la musique en général – et à celui d’artiste en particulier – ou à des formes de financement originales telles que le crowdfunding, cette lettre montre que l’on a jamais autant créé et écouté de musique. Elle demeure enfin une pratique avant tout sociale en cette période estivale propice aux spectacles musicaux en tous genres.

¦ L’équipe de veille Cap Digital

Chiffres clés

Quelques défis

8 milliards d’€ de CA

C’est le poids du marché global de la musique en France (Source E&Y 2013)

1.743 milliards d’€

Le poids des droits de diffusion (TV, radio) (Source E&Y 2013)

environ 250 000

emplois créés, dont 190000 sont des artistes-interprètes et des techniciens (Source E&Y 2013)

30%

C’est la part du numérique dans les revenus de la musique enregistrée, contre 39% à l’échelle mondiale (Source : SNEP et IPPI)

1.176 milliards d’€

Le poids des spectacles de musique actuelle (Source E&Y 2013)

545 millions d’e

Le montant des droits d’auteurs (Source E&Y 2013)

125 millions d’€

Le poids du marché numérique de la musique en France, dont 43% de streaming, 7% de téléphonie mobile et 50% de téléchargement internet (Source : marché de la musique enregistrée bilan 2013 SNEP)

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