Metropolis

Image tirée du film de Fritz Lang, « Métropolis »

Edito : Sex Tech 

L’annonce récente de la mise en vente prochaine d’Harmony, une sex doll capable de parler en utilisant des algorithmes de traitement de langage parlé, ainsi que la conférence de Futur en Seine « La tech va-t-elle sauver notre sexualité ou bien détruire nos relations? » nous ont incités à nous pencher sur la sex tech – soit les innovations, numériques et robotiques, dans l’industrie adulte.

L’histoire d’amour du numérique et de la pornographie

Historiquement, le numérique s’est développé en partie grâce à l’industrie pornographique, qui a fait office de moteur. On se souvient du Minitel Rose en France, qui a fait la fortune de Xavier Niel, actuel PDG de Free et fondateur de l’Ecole 42 – école par ailleurs régulièrement pointée du doigt pour l’absence d’étudiantes dans ses rangs. Aux débuts d’Internet, le besoin d’accéder à des films pornographiques a entraîné des percées en termes de bande passante – eh oui, télécharger à la vitesse d’1ko/ minute n’était pas si pratique – ou de compression de fichiers. On se rappelle aussi que, dans la série Silicon Valley, c’est une conversation à propos de handjobs qui permet au héros d’imaginer une solution révolutionnaire. Bref, le développement de l’économie digitale s’est largement appuyé sur des innovations en provenance de l’industrie adulte, notoirement drivée par ces trois dimensions : interactivité, commodité, intimité.

Le développement des robots sexuels

On peut s’attendre à ce que la prochaine révolution technologique concerne la robotique. Une remarquable enquête du Guardian explore les progrès récents effectués en matière de « sex robots », ces poupées sex-toys capables de mouvement autonome. En particulier, le nouveau produit – puisque, malgré son apparence féminoïde, c’est bien d’un produit dont il s’agit – de l’entreprise de sex dolls Abyss Creations, nommée Harmony représente une petite prouesse technologique. Comme nous l’expliquions dans le dossier IHM, le développement de l’intelligence artificielle et des robots se heurte actuellement à des obstacles tels que la compréhension du langage humain naturel, du langage corporel, ou la capacité à avoir une réponse appropriée tout en adoptant les codes (robotiques) adéquats. Harmony est capable, bien qu’imparfaitement encore, de tout cela. Ce n’est pas pour rien qu’on essaye d’apprendre aux robots « l’étiquette » adéquate pour se comporter face à un humain. Facebook a également annoncé vouloir les rendre capables de négocier. A quand un robot doté d’un désir propre et capable de le faire savoir ?

Qui rythme la sex tech ?

Avec la tribune de Nicolas Colin et Laetitia Vitaud « We Want More Sex (Start-Up) », de plus en plus d’acteurs du numérique ont commencé à s’intéresser au sujet. Le hackathon « Sex Tech Lab » s’est d’ailleurs tenu au mois de mai à Paris, premier sur le sujet en France, inspiré par celui de Londres en décembre 2016 . Parrainé par Marc Dorcel, qui y a annoncé ouvrir le premier incubateur de la sextech française, il a récompensé des projets comme Ali(x), un chatbot destiné à l’éducation sexuelle des adolescent.e.s ou encore Heart Sensation, un sextoy vibrant au rythme des battements du cœur du partenaire, soit un détournement X de l’usage des montres connectées.

Parce que la sex tech ne concerne pas seulement les sex toys et sex dolls mais aussi la reproduction, la santé, le bien-être, le plaisir,  elle ne concerne donc pas que les acteurs spécifiques du sexe. Qui l’eut cru : en termes de distribution, Amazon est ainsi le poids lourd mondial du secteur, avec un catalogue estimé à plus de 60 000 références.

D’après The Everything Store, Amazon a d’ailleurs dû modifier son algorithme de recommandation, après que des consommateurs aient été victimes de publicités ciblées plutôt indiscrètes. Mais la diversité des acteurs de la sex tech ne suffit pas à masquer l’absence cruciale des femmes dans le secteur. La championne américaine de la « social sex tech » Cindy Gallop pointe ainsi que « les choses les plus intéressantes dans la sextech proviennent de fondatrices » – tout en déplorant le manque de VC femmes, susceptibles de soutenir financièrement ces projets. Car la sex tech représente aussi une juteuse opportunité : le marché est estimé à 30 milliards de dollars.

Au-delà des robots, nous nous dirigeons vers une sexualité à distance et une intimité multi-sensorielle, rendues possibles grâce aux dispositifs immersifs comme l’haptique ou la réalité virtuelle. Les frontières du domaine de l’intime sont donc en pleine recomposition (essor des apps de dating, sextoys connectés, etc).

Par exemple, le site Le Tag Parfait a mené une expérimentation, lors de laquelle un sextoy était contrôlé par la force de la pensée, ce qui n’est pas sans rappeler le dispositif NeuraLink d’Elon Musk.

Une recomposition des frontières entre l’humain, l’animal, et la machine

Credits Abyss Creations

Credits Abyss Creations

Au-delà des considérations économiques, les innovations dans l’industrie adulte interrogent. Pour Helen Driscoll, doctorante en psychologie de l’Université de Sunderland, « Nous avons tendance à réfléchir à ces questions comme la réalité virtuelle ou le sexe robotique en se basant sur les normes actuelles. Mais si nous regardons en arrière, les normes sociales liées au sexe, qui existaient il y a 100 ans, ont radicalement changé. » Objets de fantasme dans notre société, les robots sont une projection de la façon dont nous nous percevons. Harmony « peut tenir une conversation, faire des blagues, citer Shakespeare. Et, bien sûr, Harmony fera l’amour quand vous le voudrez ». Si Harmony est une projection fantasmée ou imaginée du corps féminin, que signifie l’introduction de ces robots sur la place des femmes dans la société ? Que projetons-nous de ce qui fonde notre humanité ? Peut-on sortir de ce cadre de pensée pour imaginer casser les catégories de l’industrie du sexe actuelle grâce à la technologie? La technologie ayant déjà changé le rapport à l’autre, permettant des identités multiples, pourrait-on aussi imaginer que la sex tech aide à penser les questions de genre ?

Ainsi, la question n’est pas tant de savoir ce qu’il est possible de faire techniquement, mais d’ouvrir les débats : la sexualité reste une frontière entre l’humain et l’animal, entre le « Soi » et « l’Autre ». Comme le formule Dona Haraway dans le Manifeste du Cyborg : la technologie peut-elle nous aider à déplacer les frontières, imaginer différemment les limites ?

L’équipe de veille de Cap Digital

TRANSFORMATIONS NUMÉRIQUES

Imaginer l’avenir avec le design fiction

Comment imaginer le futur ? Les organisations de tout poil s’intéressent actuellement de près aux méthodes de design fiction. Après le design thinking, un nouveau jargon ? Pas nécessairement, pour Nicolas Minvielle et Olivier Wathelet. A condition de respecter certaines consignes. Et de prêter attention aux contextes : cet article s’interroge sur la place des femmes dans la science-fiction.

Mixitech : le scandale Travis Kalanick ébranle Uber

Les investisseurs d’Uber ont fini par admettre que la culture agressive et sexiste de la célèbre licorne mettait en danger sa rentabilité, laquelle est toujours en doute. Uber serait ainsi largement sur-évalué.  L’entreprise tente désormais de « remettre l’humain au cœur de son activité », une tâche ardue dont un staff senior plus féminin aura la charge.  Pour TechCrunch, il s’agit d’un enjeu crucial : comment les utilisateurs pourraient-ils accepter de monter dans une voiture autonome Uber s’ils ne font plus confiance à l’entreprise ?

SHORTLIST

Infographie

L’univers numérique pourrait atteindre 44 Zétabytes en 2020, selon une étude de Statista.

Marchés

Foodtech. La start-up américaine Blue Apron, qui menace l’existence des supermarchés, est désormais valorisée à plus de 3 milliards de dollars. D’après FrenchWeb.

Cloud/ infrastructure. Une application telle qu’Uber masque, sous la simplicité d’utilisation, une complexité impressionnante. Enquête.

Drones. Et si les drones les plus intéressants n’étaient pas dans les airs, mais dans la mer ?

Data. Une ambassade dédiée aux données au Luxembourg ? C’est le pari fou de l’Estonie. 

Internet & Juridiction

Le règlement général sur la protection des données personnelles (RGPD, GDPR pour les anglophones), c’est pour  bientôt ! L’occasion de (re)lire notre mode d’emploi pour les données de santé ou de participer à l’événement du 4 juillet « Pour tout savoir sur les opportunités du RGPD ».

Cartographie

Notre sélection des start-up de la Sex Tech.

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Les start-up de la Sex Tech

Vous n’étiez pas à Futur en Seine ?

A l’occasion du Paris VR Festival , Cap Digital poursuit sa série de conférences sur les futurs désirables à partir de la série Black Mirror. Retrouvez dans ce nouvel épisode une réflexion sur les frontières entre le jeu et la réalité… Plus d’informations ici.